Pour pouvoir à ce point disposer à l’avance de l’avenir, combien l’homme a-til dû d’abord à séparer le nécessaire du contingent, à penser sous le rapport de la causalité, à voir le lointain comme s’il était présent et à l’anticiper, à voir avec certitude ce qui est but et ce qui est moyen pour l’atteindre, à calculer et à prévoir – combien lui-même a-t-il dû d’abord devenir prévisible, régulier, nécessaire, y compris dans la représentation qu’il se fait de luimême, pour pouvoir finalement, comme le fait quelqu’un qui promet, répondre de lui-même comme avenir.
Nietzsche, la généalogie de la morale
Nous envisageons la notion de mémoire – qu’il y a lieu d’interroger en ces temps riches en commémorations – à la lumière paradoxale de ses apparentes défaillances. Faut-il cultiver la mémoire ? Faut-il cultiver l’oubli ? Mais cultiver l’une ne serait-il pas cultiver aussi l’autre ? Il s’agit de savoir si cet oubli logé au cœur de la mémoire est le signe d’une déficience intrinsèque, d’une incapacité d’être ce qu’elle devrait être, ou si cette mémoire oublieuse ne serait pas, au contraire, une bonne mémoire. Trois questions seront abordées, dans cette optique. En quoi la mémoire est-elle oublieuse ? L’histoire, comme discipline, peut-elle être considérée comme une connaissance objective du passé, qui pallierait les déficiences de la mémoire ? Faut-il lutter contre l’oubli pour une meilleure mémoire ?
Pascal, Pensées.