Portrait

Par Alexandre Ulliac

Sculpter des pensées non-réfléchies.

Dans ces quelques mots se trouve le coeur de la démarche artistique de Mpcem.

Au fil des six années au cours desquelles Mpcem a appréhendé la sculpture, sa démarche artistique s’est enrichie, développée, précisée. Aujourd’hui, il est temps pour lui de la mettre par écrit, de la formuler avec des mots. Ou plutôt, d’exposer par les mots, son processus de création. Car plus qu’une démarche, c’est bien d’un processus créatif dont il faut parler au sujet du travail de Mpcem. Un processus plus ou moins long, mais dont Mpcem a besoin pour s’exprimer, pour travailler le métal, pour le sculpter.

Mais mettre des mots sur son processus créatif n’est possible pour Mpcem que s’il se place dans la position de spectateur de lui-même. Décrire sa démarche artistique n’est pour lui envisageable qu’à posteriori, qu’à distance de lui. D’où ce besoin de passer au travers d’un « récepteur » qui lui, peut poser les mots. Il reprend à son compte les mots du peintre Francis Bacon qui disait « si j’avais su l’écrire, je n’aurais pas besoin de le peindre ».

 

Le premier temps de ce processus est un temps lointain pour Mpcem. Il n’est pas question ici de retracer le parcours professionnel ou personnel de Mpcem avant qu’il ne se décide à sculpter. Mais il est fondamental, pour la compréhension de sa démarche artistique, de savoir que pendant de longues années, il s’attache à découvrir des artistes très différents. Peintres, sculpteurs, musiciens, écrivains font partie de son quotidien. Beaucoup l’attirent et certains d’entre eux l’influencent.

Ces années passées à côtoyer régulièrement ces artistes ont permis à Mpcem d’avoir une connaissance artistique très profonde mais surtout très personnelle, intime. A telle enseigne, qu’elle n’est plus pour lui une « connaissance » à proprement parler. Elle est assimilée, comme partie de lui-même. Quand il décide d’entreprendre ses premières sculptures, Mpcem y met tout naturellement toute cette « connaissance », sans pour autant avoir besoin d’y penser, de s’y référer.

Ainsi, il a longtemps été séduit par l’art abstrait du XXe siècle. Notamment par le courant artistique de l’Art Concret, avec le travail de Jean Hélion (dans sa période abstraite) ou celui de Léon Tutundjian pour leur rapport à la forme et leur abstraction comme visualisation d’une pensée. La force du travail d’ Eduardo Chillida l’inspire également dans son rapport aux formes dans l’espace.

Mais c’est bien celui de Vassily Kandinsky qui l’a séduit le plus, marqué plutôt. Au point qu’il continue de s’en inspirer aujourd’hui. Mpcem continue d’une certaine manière la démarche du créateur de l’abstraction par son approche de la « nécessité intérieure ». L’importance de la musique est également un de leur point commun. Et bien évidemment, par l’importance du symbolisme dans l’œuvre abstraite.

L’abstraction est pour Mpcem une liberté. Une illustration de la réalité dans son état brut, alors que la figuration n’est pour lui qu’une interprétation personnelle d’une observation, d’un sentiment. Par l’abstraction, Mpcem matérialise une idée, un fait, une sensation. C’est la concrétisation d’une vision abstraite, d’une pensée, d’une vérité.

Mais Mpcem va plus loin dans son processus créatif. S’il est conscient de son engagement artistique lorsqu’il crée, il ne s’en contente pas. Pour lui, son travail a un sens. Un sens qu’il va s’attacher à reconnaître, à préciser, à nuancer, à faire évoluer au travers d’auteurs, de philosophes ou d’écrits d’artistes.

Il s’agit pour Mpcem de conceptualiser son travail car si la valeur esthétique de son travail est importante, il sait qu’il y met bien d’autres choses. Dans un même mouvement, il ne voit plus dans l’art abstrait du XXe qu’une esthétique et se tourne alors vers les symbolistes.

Ce temps de la conceptualisation est imbriqué à celui de la création. Depuis ses débuts, chaque sculpture qu’il réalise est l’occasion pour Mpcem de préciser sa démarche artistique. Il la perçoit en lui-même clairement mais il cherche dans ces écrits à la définir, à la relier à des concepts, à l’exprimer par des mots. Pour lui bien sûr, pour les autres aussi.

Outre l’abstraction, un autre concept est au cœur de l’œuvre de Mpcem ; le rapport de la forme au symbolisme. Pour lui, L’Information est dans la Forme.

Dès qu’on a une forme, on est dans l’Information.

Dès lors, dès qu’on a une Forme, on sait qu’on a une Forme et une Information. Et quand on a une Forme et une Information, on est dans le Symbolisme.

Le symbole permet de voir le sens qui transparait au travers de la forme, en filigrane.

C’est donc bien par la Forme et le Symbole que Mpcem arrive au sens, donc. Pour lui, le monde symbolique est une ouverture, un accès au monde du sens. Au monde de la signification. Mais c’est également un accès au monde des sens. Au monde de la sensation, de l’émotion. Les symboles sont aussi émotionnels pour Mpcem, qui reprend à son compte les mots de Guillaume Ferrero dans Les Lois psychologiques symbolistes, 1895.

Pour Ferrero, ces symboles émotionnels sont entendus comme les signes qui représentent non des perceptions ou des idées, mais des émotions qui, non seulement les représentent mais aussi qui les communiquent aux autres. Ainsi, le drapeau éveille le sentiment du patriotisme et la couronne royale évoque l’autorité, la puissance. Il y a une liaison établie entre un objet matériel, un signe et un état émotionnel. Pour Mpcem, le signe c’est la Forme, la Sculpture.

Le critique d’art de la fin du XIXe siècle Gabriel Aurier donne une définition du symbolisme dans un article du Mercure de France de 1891 : « L’œuvre d’art devra être premièrement idéiste, puisque son idéal unique sera l’expression de l’idée, deuxièmement symboliste puisqu’elle exprimera cette idée en forme, troisièmement synthétique puisqu’elle écrira ses formes, ses signes selon un mode de compréhension général, quatrièmement subjective puisque l’objet n’y sera jamais considéré en tant qu’objet mais en tant que signe perçu par le sujet, cinquièmement l’œuvre d’art devra être décorative. »

 

En ce sens, le travail de Mpcem est bien symboliste.

On le voit, Mpcem va loin dans l’analyse conceptuelle de son travail. Mais cette analyse n’est jamais coupée de sa création artistique. Elles existent dans un même mouvement. Elles s’enrichissent l’une l’autre, se répondent, s’accompagnent.

 

Il sait et sent que sa démarche artistique naît d’une pulsion, d’une énergie et non d’une réflexion élaborée, maîtrisée.

Il sait et sent également qu’elle est riche de sens, de significations, de pensées et concepts.

Ce sont ces deux antagonismes qui sont au cœur de la démarche artistique de Mpcem. Mais l’antagonisme n’est qu’apparent. Mpcem sculpte des pensées, certes, mais celles-ci sont non-réfléchies.

On l’a vu, Mpcem est un artiste qui s’est approprié une connaissance artistique. Celle-ci lui a donné au fil du temps l’envie de réfléchir autour de son travail créatif. Cette réflexion l’a emmenée à l’élaboration et la prise en considération de nombreux concepts. En un mot, Mpcem est un artiste dont la réflexion et la pensée sont parties prenantes de sa créativité.

Mais il ne faut pas s’y tromper, Mpcem n’est pas uniquement un artiste cérébral. Bien au contraire.

Dans l’acte même de créer, de sculpter, la réflexion consciente n’a plus sa place. Au sein de son atelier, face à la matière, Mpcem laisse libre cours à la manifestation physique de ses émotions, ses pulsions ou ses pensées. Il dit de lui « qu’il sculpte avec son ventre ». Le ventre est pour lui le « cerveau instinctif », celui des émotions. Nous voilà au cœur même du processus créatif de Mpcem. Le temps de la réflexion s’efface de sa conscience au moment de l’acte de sculpter. Les pensées sont là, mais elles ne sont plus réfléchies. Elles donnent une couleur, une forme, un élan inconscient au geste du sculpteur. Mpcem raconte la sérénité qui l’habite lorsqu’il sculpte. Il est serein car il ne pense plus. Il transforme physiquement les pulsions qu’il ressent au plus profond de lui. Son ventre anime son bras qui sculpte.

Ce n’est qu’après la réalisation de l’œuvre, une fois achevé le mouvement du corps, que Mpcem lui donne son titre. La pensée redevient réfléchie lorsqu’elle analyse la matérialisation de la pensée non-réfléchie. En d’autres termes, Mpcem se remet à distance de sa sculpture née de son corps pour en retrouver le sens et le définir par les mots. C’est bien le titre de l’œuvre qui parachève le processus créatif de Mpcem.

Les sculptures de Mpcem sont des œuvres uniques. Faites d’un métal travaillé et cela se voit. Pas de perfection, pas d’absolu régularité. Elles sont le fruit du travail d’un artiste, d’un homme. Elles sont son reflet, son rapport aux autres, au monde. Elles sont le résultat d’un processus créatif qui suit toujours le même rythme, le même mouvement.

Comme un Mouvement Pour Corps et Mental.

 

Par Alexandre Ulliac