Le projet

 Quelle que soit la grande ville où le hasard me porte, j’admire qu’il ne s’y déclenche pas tous les jours des soulèvements,des massacres, une boucherie sans nom, un désordre de fin du monde. Comment, sur un espace aussi réduit, tant d’hommes peuvent -ils coexister sans se détruire, sans se haïr mortellement ? Au vrai, ils se haïssent, mais ils ne sont pas à la hauteur de leur haine. Cette médiocrité, cette impuissance sauve la société, en assure la durée et la stabilité. De temps en temps il s’y produit quelque secousse dont nos instincts profitent ; puis, nous continuons à nous regarder dans les yeux comme si de rien était et à cohabiter sans nous entre-déchirer trop visiblement. Tout rentre dans l’ordre, dans le calme de la férocité, aussi redoutable, en dernière instance, que le chaos qui l’avait interrompu.
Mais j’admire encore davantage que, la société étant ce qu’elle est, certains se soient évertués à en concevoir une autre, tout différente. D’où peu bien provenir tant de naïveté, ou tant de folie ? Si la question est normale et banale à souhait, la curiosité qui m’amena à la poser à , en revanche, l’excuse d’être malsaine.
E.M. Cioran, 1960

 

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